Featured

L’exil

Un.

La pied-noir expat  au pays des  songes.

En fait, j’ai décidé, la grande idée d’aujourd’hui c’est l’eau. L’eau. Voilà ça fait longtemps  que je cherche le thème, l’idée. Mais bon ca m’est venu, comme ça  un soir de grande pluie assise comme une conne à me demander à quoi ça me sert cette vie. Vous direz, c’est pas très original son truc. Et vous avez raison. L’originalité ce n’est pas pour moi.  Merci. Non, on va s’en tenir à l’eau. C’est du solide, ça ! Les ponts, les bateaux, Apollinaire .

Moi c’est l’eau qui m’attire. Les paysages côtiers, les fleuves, les bords de mer, où qu’ils soient – de la France,  de l’ Espagne, des  provinces maritimes du Canada, la baie de Fundy, Le Saint Laurent, l’ile du Prince Édouard, la baie de San Francisco, de Londres, les ponts de Paris, et ceux que j’imagine  les australiens, les chiliens et ceux de Buenos Aires.  En fait je crois bien que j’ai été conçue dans un bateau. Ça ne devait pas tanguer très fort sur cette eau là, mais il y avait déjà de l’eau. Des pleurs. Des larmes.

Ils partaient comme tant d’autres. Ils se sont retrouvés  dans un grand bateau qui les emmenait vers Marseille. Et puis voilà. L’eau. On passe d’un continent à l’autre, en glissant. Sans l’air de rien. Une côte disparait, une autre surgit. Pas de quoi s’affoler aujourd’hui en déplacement virtuels. Afrique, Europe.  Alger, Marseille. Lave, lave. Lave ou engloutit  les affronts, les déceptions, eau qui fait renaître, purifie.  Et on n’en parle jamais plus. Jamais. Absolumment jamais. Ceci dit on va chaque année au bord de l’eau pour les grandes vacances et on compare.

Au début  je ne comprenais pas. Quoi ? Un cabanon ? Mais quel cabanon ? Fort de l’eau. C’est où ce bled ? On y va pas quand on est a Marseille, on y va pas non plus en Espagne, mais on en parle  souvent. Pas mon père, muet comme une carpe, encore l’eau. Non, c’est ma mère et mes tantes qui chuchotent à l’heure de la sieste. Moi je suis sensée dormir, pft ! Elles plaisantent ou quoi ? Dormir ? Non, je vois des jardins, des forts, des cabanons, des couleurs encore plus vives, des gâteaux encore plus mielleux et des chuchotements.  Alors les cabanons aux bords de l’eau ca fait rêver la gamine de la grisaille pluvieuse parisienne.

L’eau donc. Tout y passe, tout doit être compartimenté dans cette eau. Mon arrière grand-père le génois, marin de marine marchande, dont on me parle. L’eau qui nous engourdit quand on attend l’autobus. L’eau des ponts où j’aime attendre, l’eau des lavoirs  espagnols d’antan. La mer le matin, très tôt, vers sept heures. Sans ride, sans vague, eau vivante, plate et  clapotante.

Alors aujourd’hui, pas d’eau. Bon, un fleuve qui passe, mais loin. On me dit qu’il y a des rameurs. Faudra que je me renseigne, pour moi aussi,glisser sur l’eau, et avoir un nouveau départ.

 

.

 

 

Advertisements

Le crayon et le fleuve

Un jour je leur dirai que j’ai vu des corolles, des fleurs qui dansaient dans le ciel et que je m’etais sentie émue de ce spectacle

Je leur dirai que j’aime les rivières, les fleuves, la mer, l’océan, les vagues

Je leur dirai que j’ai vu des arbres que je ne reconnaissais pas, des couleurs vertes inconnues, des formes, des haies qui m’attiraient

Je leur dirai que j’aime de haut un pays que je ne connais pas, dont je ne parle pas la langue

Je leur dirai que je pleure parce que je suis perdue.

A quoi ça sert une terrasse?

C’est le réflexe du matin. Certainement pas celui de tous les matins. J’attends chaque année , ce moment privilégié . C’est mon moment de détente , de paix intérieure – de regarder la pelouse verte, le ciel bleu sans nuage. Je regarde les petites maisons blanches peintes de crépi blanc avec leurs toits de tuiles anciennes. Certaines dénotent et ne me plaisent plus;  ici la couleur est passée du blanc à l’ocre. C’est pas heureux. D’autres ont voulu se transformer en iris mauve. D’autres vieillissent à l’ombre des caroubiers géants. Le vieux château flanqué à la colline y est, Lui forcément il n’a pas bougé, les Maures ont voulu le prendre et n’ont pas pu. Mon réflexe intérieur  est visuel et parfois émotionnel.

Donc, je fais l’inventaire, le ciel, le château, la mer, la ligne d’horizon, la pelouse, les arbustes. C’est le bien-être; C’est le mal-être. C’est proche et loin à la fois. C’est le début et ce sera la fin; la fin de la journée après que le soleil se couche, la fin des parties de belote , la fin des danses, des feux d’artifice, des disputes, des joies, des retrouvailles. Ce sera une fin paisible auprès des géraniums bleutés qui eux aussi sont face à la mer et lui répondent

 

La place

Je traverse la petite place du marché, et là je me rends compte que je suis en train de penser “je traverse la petite place”. Franchement je suis un peu époustouflée à l’idée de me rendre compte et de me dire ce que je suis en train de faire. Je rêve , beaucoup, et là c’est incroyable-je m’entends rêver.

Je suis à Kawaii, j’ai pris l’habitude de grignoter d’un fish and chips. C’est devenu un rituel pendant ce séjour. Je me dirige vers le stand, où se trouve un blond, bronzé. D’un coup je , je me dissocie du moment, et je me sens flotter, seule , au milieu de l’océan. SEULE. au milieu du Pacifique, moi la gamine du neuf cube, je suis en plein milieu du Pacifique. Le bruit des vagues de ma tête font que je dois m’arrêter et essayer très fort de penser. Qu’est ce que je fais ? Non je n’arriverai pas au stand, nager me prendra trop de temps.

Parler seule, je connais bien. Et puis maintenant que j;apprends l’anglais et que cela me plaît, je peux dialoguer avec moi-même. Un jeu d’enfant ? Non. Je m’invente un décor. Vaut mieux parce que décor poour décor, celui que je me crée, je le vois bien. Celui dont j;entends parler de temps en temps, je ne le vois pas, je ne le comprends pas.

Ma grand-mère a une petite boîte en bois rare, avec une gravure sur le dessus. A chaque fois que je vais chez elle, j;ouvre la boîte, je retourne le couvercle et je lis Yokohama 1901. Pourquoi est-ce que quelqu’un qui a presque tout laissé ailleurs a réussi à caser dans une valise une boîte japonaise? On me raconte que le papy était capitaine de bateux de la marine marchande. Il a bourlingué et rentrait avec de petits souvenirs. Cette boîte est une boîte à cols en celluloide  et elle trône sur une petite table sous la vue du port d’Alger. Et déjà je me pose des questions à voix haute.

Le Grand Canyon

Quatre-

Il y a déjà quelque temps, j’étais partie en voyage, avec des élèves, des collègues, à Bourges dans le Cher. Des journées sympa à faire découvrir les vignes du Sancerois en bicyclette, le Printemps de Bourges pour les élèves. Parfait. Et puis des rencontres, rapides ou pas, autour d’un verre ou pas. Je rencontre des profs du lycée, des gens du cru, des vrais. Une d’entre elles me fait savoir que j’ai un accent. Quel accent ? Ah, oui ! naturellement “je suis de Paris”  et c’est vrai que je n’ai plus mon accent pointu depuis longtemps, mais quand même on sent bien que je ne suis pas de Bourges. Cette femme me regarde, me dévisage en fait et là je devine ce qu’elle va dire. ..Tout à côté il y a une de ces portes qui date du Moyen-Age, et j’ai vraiment envie  qu’elle s’ouvre, qu’un maraud m’attrappe qu’une gargouille vienne m’étrangler, me tirer, me crever les yeux… Non me dit-elle vous avez un drôle d’accent. Ah! la brêche se profile. Américain que je lui dis? Elle réféchit. Elle doit être partie dans le Grand Canyon parce que ça lui prend du temps à revenir de ce voyage sidéral. Elle doit entendre les voix de Aretha  ou Carole King . J’ai pas le temps d’en penser plus, elle revient à la charge . Ah non , non. J’ai beaucoup voyagé aux États-Unis, non , vous avez un drôle d’accent, un genre algérien, du sud…Pied-noir que je lui souffle ? Son visage s’éclaire. Oui, oui, c’est ça. Ca dégouline de ses lèvres. Et la revoilà partie, dans un autre voyage . ..Les colons, les morts, la guerre, les atrocités, l’OAS, que sais-je .Mes tantes diraient d’elle qu’elle se fait le cinéma dans sa tête. Mais moi , voilà,   je me retrouve coincée. Je ne souris plus, la porte médiévale d’à côté s’est ouverte. Je n’aime plus Bourges et sa cathédrale et ses gargouillles. AH ! c’est tout ce que je peux dire. Me voilà partie dans un autre voyage que j’avais fait un été . Je travailllais dans un grand magasin parisien, vendant des parfums aux touristes qui débarquaient et devaient ramener quelque chose de Frenchy à leur épouse, leur maitresse, leur fille. Un chilien était venu , on avait un peu parlé. Il m’avait dit “je suis apatride”et il avait malheureux et en colère tout à la fois. Et bien voilà à Bourges, je me suis retrouvée apatride. Pas parisienne, pas de la région non-plus, pas de Bourges pour sûr, pas du Midi où j’allais voir mes grands-parents, pas des États-Unis. Non je restais pour elle et pour moi dans un no man’s land linguistique.

Passeport

Trois-

Des comptines jamais chantées. Des jeux pas joués. Des programmes de télé pas vus . Des insultes reçues. Des chansons qui ne sont pas. Des chansons qui se ressemblent trop.Des regards désaprobateurs. Une prononciation atypique. Des sourires en coin . Un pays qui n’est plus et un autre qui n’est pas. Un passeport  rouge et un bleu peut-être un jour. Des chansons qui ne sont plus. Des amis perdus. Une  famille perdue. Une histoire qu’on ne comprend pas. Des routes qui n’en finissent pas. La peur d’être enterrée dans un coin qui n’est pas le sien. Des maisons de retraites qui angoissent. Des continents dans le coeur. Des océans dans les hublots. Des timbres qui se font rares. Un désir de faire revivre des traditions . un espace fermé.

DSC_0375

Noël en famille

Deux-

Les Chaussettes de Mountbatten

On vient de m’appeler. Une traduction à  faire. J’en veux pas, fatiguée de traduire. J’ai du mal à exister, alors traduire, ça devient complètement impossible.  Je raccroche et je m’agrippe au comptoir, blanc, un peu craquelé ici et là. Bonne réponse de ma part. C’est la veille de Noël, j’ai une excuse toute prête, les enfants qui sont là, la famille qui s’est déplacée. Non pas le temps, vraiment, désolée. Oui, une prochaine fois peut-être.  Il n’y aura plus de prochaine fois.

La famille, c’est un truc qui me tient. Ca me donne le vertige, les traditions, les détails, les histoires qui nous font rire ou pleurer. D’ailleurs il y a des trucs qui ne s’inventent pas dans un délire pied-noir.

C’est pratique, maintenant je me parle toute seule, je suis là au comptoir, et j’entends mon mari qui raconte la petite histoire de la grand-mère qui s’est mariée deux fois avec le même type, à  des années d’intervalle, après  être devenue la belle-mère de sa fille. C’est d’un compliqué, d’un drôle. Bon,  ça c’est du sport, c’est cérébral. C’est une histoire qu’on peut raconter. Ca tient la route, ca en pose. Une grand –mère avant -gardiste qui divorce ! Du jamais vu de mon côté. Le divorce c’est pour les autres.  J’imagine la Californie des années  quarante. Le soleil, les palmiers, les chapeaux, les sourires. Je me plais à confondre tout cela avec les films que j’ai vus. La grand- mère se transforme en  Lana Turner ou Ava Gardner  qui arrive dans une ville ensoleillée de Californie.  Les maris sont pour le premier Lex  Baxter  et le  deuxième  Clark Gable.  Je confonds tout. Les années, les genres, peu importe c’est devenu mon histoire.  Parce que mes histoires, elles ne sont pas comme ca. Elles sont plus modestes, plus sombres. Souvent on termine en disant, « d’ailleurs je me demande ce qu’elle est devenue ».

Je pourrais sortir une cigarette et fumer là, à mon comptoir. Non, je me regarde dans une glace et je me dis que l’histoire la plus cocasse et peut être la plus honteuse c’est celle des chaussettes.  Dés qu’on commence, le ventre se tord, le sourire se coince.

C’est la guerre, la deuxième, on est à  Alger, et Joséphine est demandée en urgences au QG Anglais. Qui la demande, aujourd’hui  on suppute la cousine, une de ces cousines à la mode de Bretagne.   Ils sont tous là, trop de monde, trop de travail, on a besoin d’aide.  C’est vrai que Joséphine, elle n’a pas peur du travail. Dépêche-toi !  On t’attend. Il y a un salaire et  surtout des rations lui dit-on. Quelqu’un d’important est arrivé, il faut qu’elle vienne au plus tôt. Qui ? Elle arrive on lui donne un grand sac. On la dirige, et on l’informe qu’elle travaillera à la buanderie, affectation immédiate aux tenues de Lord Mountbatten.  Alors, elle s’installe et elle commence, lavage, rinçage, automatisme, et les chaussettes. Moi je me disais,  pouah, degueu, on me parle de chaussettes à table!

Aujourd’hui, les chaussettes s’infiltrent. C’est Noël, c’est divin.  Dans un monde de petites gens qui travaillent pour subvenir et s’entraider, les chaussettes  tordues, essorées, étendues ca fait vrai. Pas de palmiers et de sourires hollywoodiens. Pas de série B. notre histoire c’est  la guerre, toujours, tout le temps, là ou pas. Dans le moindre détail. Le plus banal nous  ankylose sous le poids de l’eau des chaussettes qui dégoulinent au soleil d’Alger pour sécher et faire marcher le grand homme vers la victoire. C’est notre moment de gloire dans un Alger  mythique. Malgré les années, les chaussettes qui  reviennent  à  chaque Noël, entre deux cuillers de Ciopino sont nos cadeaux de myrrhe, d’or et d’ encens. Comme on dit chez moi « pauvres de nous ».